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Vie sur place

Faire la coutume : le guide du médecin qui arrive en tribu

En bref — En Nouvelle-Calédonie, faire la coutume désigne les gestes et les paroles par lesquels on entre en relation avec un clan ou une tribu. Le territoire compte 8 aires coutumières et un Sénat coutumier de 16 membres (gouvernement de la Nouvelle-Calédonie). Pour un médecin qui arrive en tribu, c’est la porte d’entrée de la relation de soin.

Un rocher calcaire coiffé de végétation émerge d'une eau turquoise, sur une côte boisée de Nouvelle-Calédonie.

Un médecin qui prend son poste dans un centre médico-social de brousse ou des îles n’arrive pas seulement dans une structure de soins. Il arrive sur une terre qui a ses autorités, ses règles de relation et sa mémoire.

C’est là que se trouvent les postes : la Nouvelle-Calédonie compte 271 médecins pour 100 000 habitants, contre 334 en France métropolitaine (DASS-NC et INSEE via l’IEOM, 2022). L’écart tient surtout à la répartition : 94,1 % des médecins spécialistes exercent dans le Grand Nouméa, et aucun n’est installé en province des Îles Loyauté (mêmes sources, 2019).

Voici ce qu’est la coutume, pourquoi elle vous concerne dès le premier jour et ce qu’elle change en consultation.

Qu’est-ce que la coutume kanak ?

Un code oral qui fonde le lien social. Elle définit les statuts et les rôles de chacun, et les rapports entre les clans, pour maintenir l’équilibre. Plus largement, c’est un art de vivre et un système de relations.

Le geste coutumier est une remise de présents accompagnée d’un échange de paroles, aux moments qui comptent : une naissance, un deuil, un mariage, la célébration de l’igname nouvelle. Les responsables coutumiers y prononcent de longs discours et récitent les généalogies.

Retenez d’abord ceci : la parole compte au moins autant que l’objet remis. Au quotidien, la coutume se manifeste par des dons et des contre-dons (vivres, nattes, mais aussi terres et noms) qui font circuler la vie entre les clans.

Ce que la coutume n’est pas Ce qu’elle est
Un protocole d’accueil à cocher Un acte qui ouvre une relation, en un lieu et à un moment donnés
Un folklore destiné aux visiteurs Un code oral vivant, qui organise les statuts et les rapports entre clans
Une affaire de spécialistes Une pratique quotidienne, dont la forme s’apprend auprès de ceux qui accueillent
Une croyance à corriger par le soin Le cadre dans lequel la santé, la maladie et le soin sont pensés

Combien y a-t-il d’aires coutumières ? 📍

Huit. La coutume a une traduction institutionnelle : le territoire est découpé en 8 aires coutumières kanak, et le Sénat coutumier compte 16 membres, deux par aire, désignés par les conseils coutumiers. Sa présidence tourne chaque année entre les huit aires. Il rend un avis obligatoire sur tout texte touchant à l’identité kanak (gouvernement de la Nouvelle-Calédonie ; Sénat coutumier).

Le statut civil coutumier est reconnu par la loi organique du 19 mars 1999 : pour les personnes qui en relèvent, l’état des personnes, les terres coutumières et les successions sont régis par la coutume, non par le code civil. L’accès aux soins n’en change pas, mais vous avez affaire à un ordre juridique reconnu.

Aire coutumière Où elle se situe
Hoot Ma Whaap Extrême nord de la Grande Terre
Paicî-Cèmuhi Centre-nord, de part et d’autre de la chaîne
Ajië-Aro Centre de la Grande Terre
Xârâcùù Centre-sud et côte est
Drubéa-Kapumë Sud de la Grande Terre et île des Pins
Drehu Lifou
Nengone Maré
Iaai Ouvéa

Les noms d’aire sont aussi des noms de langue. Un centre médico-social porte souvent le nom du lieu-dit ou de l’aire plutôt que celui de la commune : Waa Wii Luu pour Houaïlou, Pwêêdi Wiimîâ pour Poindimié, Koohnê pour Koné, parmi les 17 centres médico-sociaux recensés par la Province Nord. C’est le premier signe que le territoire se nomme lui-même.

Que veut dire « faire la coutume » quand on arrive ?

C’est accomplir les actes qui permettent d’entrer en relation avec une personne ou un groupe, en un lieu et à un moment donnés : se connaître et se reconnaître mutuellement.

Pour un soignant, c’est la manière de prendre sa place. Vous ne serez pas seulement le médecin du centre : vous vivrez là, et croiserez les mêmes familles au magasin et en consultation.

Ne cherchez pas en ligne la liste de ce qu’il faut apporter : la forme varie selon l’aire, le clan, le moment et la raison de la visite. En revanche :

  • on vous conseillera souvent de vous présenter d’abord : dire d’où vous venez, qui vous êtes et pourquoi vous êtes là ;
  • il est d’usage que quelqu’un de l’équipe ou du village vous introduise ;
  • demander comment faire est mieux reçu qu’improviser.

Les autres démarches sont réunies dans le guide pour s’installer en Nouvelle-Calédonie.

Comment la santé et la maladie sont-elles comprises ?

La santé s’y comprend comme l’équilibre de la relation sociale et des liens de vie, au-delà de l’individu. Un échange non respecté revient à couper un lien de vie, et donc à engendrer une souffrance dont la maladie peut faire partie.

La cellule de base est le clan, un groupement de familles qui se reconnaissent dans un ancêtre commun représenté par un totem. Le totem clanique protège la santé de ses membres. Rompre les liens entre l’individu et son totem rompt l’équilibre.

Les soignants qui exercent en tribu décrivent souvent une lecture de la maladie en plusieurs registres :

  • les maladies dites « du docteur », pour lesquelles la médecine occidentale est le recours attendu ;
  • les maladies ordinaires et bénignes ;
  • les malheurs, rapportés à une rupture de relation ;
  • ce qui est attribué à une action venue de l’extérieur du groupe.

Une maladie ordinaire qui dure, qui résiste au traitement ou qui se répète peut changer de registre. C’est un point clinique : un échec thérapeutique ne se lit pas seulement comme un échec thérapeutique.

Il n’existe pas de parcours de soin systématique : les plantes de la pharmacopée kanak et la médecine occidentale sont toutes deux utilisées en première ligne. En cas d’aggravation, la personne peut être accompagnée vers un guérisseur. Ceux-ci ne sont connus que des initiés et identifiés par les clans : ce n’est ni à vous de les chercher, ni à vous d’en parler.

Que change la coutume dans une consultation ?

Trois conséquences cliniques reviennent dans les retours des praticiens.

  1. Le délai de recours au soin est fréquemment plus long. Un patient qui arrive tard n’est pas négligent : il vient au moment où, dans sa lecture, le recours devient nécessaire.
  2. Certains symptômes ne sont pas un signal d’alerte pour la personne, et ne seront donc pas rapportés spontanément.
  3. La douleur n’est souvent un motif de consultation que lorsqu’elle est intense. Interrogez activement plutôt que d’attendre la plainte.

Demandez sans jugement ce qui a déjà été pris ou fait, comme pour tout traitement en cours. Opposer les deux recours est le moyen le plus rapide de perdre le suivi d’un patient.

Ce savoir a d’ailleurs fait ses preuves : l’efficacité du « faux tabac » (Heliotropium foertherianum), remède de la pharmacopée kanak contre la ciguatera, a été établie scientifiquement. Son principe actif, l’acide rosmarinique, se trouve aujourd’hui en pharmacie.

Sur qui s’appuyer une fois sur place ?

Sur l’équipe. Les aides-soignants et les infirmiers originaires du territoire sont des personnes-ressources de premier ordre : ils connaissent la population, traduisent, adaptent le contact, en particulier avec les anciens, et jouent un rôle de médiation. Le médecin qui arrive s’appuie sur eux : c’est un mode de travail, pas un dépannage.

Le français est la langue officielle et commune. À côté vivent de nombreuses langues kanak : l’ajië dans la vallée de Houaïlou, le drehu à Lifou, le nengone à Maré, le iaai à Ouvéa. Ouvéa est aussi la seule île à parler le faga-uvea, une langue polynésienne. Personne n’attend de vous que vous en appreniez une, mais que vous sachiez repérer le moment où il vous faut un relais.

La population est plurielle : communautés kanak, européenne, wallisienne et futunienne, tahitienne, indonésienne, vietnamienne, et nombre de personnes aux appartenances multiples, chacune avec ses représentations de la santé. Le territoire non plus n’est pas un bloc : la densité médicale va de 246,0 pour 100 000 habitants en province Sud à 123,5 en province Nord et 87,3 aux Îles Loyauté (DASS-NC, 2015).

Le deuil et le rapport au corps

Le rapport au corps et à la mort est structuré par la coutume. Il est d’usage qu’une coutume de deuil soit faite, et que la famille prenne en charge le défunt.

C’est un moment où la place du soignant se joue. L’équipe vous dira comment vous tenir : ne l’improvisez pas, et n’en faites pas un récit.

Et si vous vous trompez ?

L’erreur la plus fréquente est d’arriver avec des idées lues quelque part et de les appliquer telles quelles. La deuxième, de traiter la coutume comme une case à cocher avant de reprendre le travail « normal ».

Une maladresse se répare. L’indifférence, beaucoup moins.

Sur les 1 019 médecins inscrits à l’Ordre des médecins de Nouvelle-Calédonie (mai 2024), beaucoup étaient arrivés pour quelques mois. Ceux qui restent sont rarement ceux qui en savaient le plus en arrivant : ce sont ceux qui ont demandé.

Une introduction, pas une parole d’autorité

Ce guide est écrit par un cabinet de recrutement basé à Nouméa, à partir de sources publiques et de ce que rapportent les soignants qui exercent en tribu. Il n’a pas la légitimité d’une autorité coutumière, ne remplace rien de ce qu’on vous expliquera sur place et a vocation à être corrigé par celles et ceux qui savent. S’il ne devait en rester qu’une chose : demandez, écoutez, laissez du temps à la relation.

Pour aller plus loin

Soigner au bout du monde s’apprend, et cela commence avant le décollage. MEDI’CAL prépare chaque praticien à son arrivée, avec un accompagnement 100 % gratuit pour les praticiens. Si vous envisagez de sauter le pas, parlez-nous de votre projet ou écrivez à recrutement@medi-cal.nc.

Les questions que soulève cet article

Faut-il apporter quelque chose lors d'une première visite en tribu ?

Il n'existe pas de liste universelle. La forme varie selon l'aire coutumière, le clan, le moment et la raison de la visite, et une liste trouvée en ligne serait un mauvais guide. Il est d'usage que quelqu'un de l'équipe ou du village vous introduise. Le plus sûr est de demander avant, et de laisser la parole à la personne qui vous accompagne.

La coutume concerne-t-elle aussi un médecin en mission de quelques mois ?

Oui. La durée du contrat ne change rien à la place que l'on prend dans un lieu. Un praticien venu pour un mois consulte les mêmes familles, se déplace dans les mêmes tribus et vit dans le même village qu'un praticien installé. Se présenter est le point de départ de la relation de soin, quelle que soit la durée de la mission.

Que faire quand un patient a d'abord eu recours à un soin traditionnel ?

Le demander sans jugement, comme pour tout autre traitement en cours. Cela évite les interactions et les redites, et n'oblige pas le patient à choisir entre deux recours. Les deux coexistent le plus souvent dans le parcours réel des personnes : les opposer est le moyen le plus rapide de perdre le suivi.

Faut-il apprendre une langue kanak avant de partir ?

Non, personne ne l'attend d'un praticien qui arrive. Le français est la langue officielle et commune du territoire. On attend en revanche que vous sachiez reconnaître quand la compréhension n'est pas acquise, et solliciter un relais dans l'équipe, en particulier lors des consultations avec les personnes âgées.

Pour aller plus loin

Le guide de référence

S’installer sur place

Le pilier dont cet article est un satellite : le sujet traité de bout en bout.

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